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07/01/2010

DROITS DES ENFANTS BAFOUES EN TURQUIE

L'appel du Comité des droits de l'enfant de l'ONU au gouvernement turc

dunya1.jpgLa Maison populaire de Genève vient de signaler qu'en 2009 le nombre des enfants kurdes condamnés notamment dans les provinces kurdes s'élève à 177. Ils ont été jugés dans 42 procés en vertu de la Loi anti-terreur et condamnés à l'emprisonnement d'un total de 772 ans, 2 mois et 26 jours.

Ils ont été arrêtés en général lors des manifestations par la police qui les attaquait d'une manière brutale et sauvage.

En rappelant une résolution du Comité des droits de l’enfant de l'ONU qui demande au gouvernemet turc de mettre fin aux pratiques répressives à l'encontre des enfants, la Maison populaire réclame la libération immédiate de tous les enfants emprisonnés, l'arrêt de la pratique de juger les enfants au tribunaux criminels.

La résolution du Comité des droits de l’enfant de l'ONU adopté le 29 octobre 2009:

Le Comité est sérieusement préoccupé par le fait que les amendements apportés en 2006 à la loi antiterroriste (ATA) autorisent à poursuivre des enfants de plus de 15 ans, au même titre que des adultes, devant des «tribunaux pénaux spéciaux». Le Comité a pris note de l'information reçue de l'État partie mais demeure préoccupé par des informations faisant état de l'application de ces dispositions à de nombreux enfants.

Le Comité est particulièrement préoccupé par le fait que les peines appliquées à des enfants peuvent aller jusqu'à la réclusion perpétuelle, contrairement à la Convention relative aux droits de l'enfant, et par des informations selon lesquelles la loi ATA est appliquée pour des motifs tels que la présence ou la participation à des manifestations et à des réunions publiques.

Le Comité recommande à l'État partie:

a) De modifier la loi antiterroriste afin de garantir que des enfants ne soient pas jugés en tant qu’adultes devant les «tribunaux pénaux spéciaux». Les enfants doivent bénéficier de la protection des normes de la justice pour mineurs danskurt kizi.jpg les tribunaux ordinaires et tous les procès doivent être conduits avec diligence et impartialité, conformément aux règles minimales d’une procédure régulière;

b) De faire en sorte que la définition des infractions terroristes soit alignée sur les normes internationales, ainsi que l’a recommandé le Rapporteur spécial sur la promotion et la protection des droits de l’homme et des libertés fondamentales dans la lutte antiterroriste dans le rapport de la mission qu'il a effectuée en Turquie en 2006 (A/HRC/4/26/Add.2, par. 90);

c) De faire en sorte que la détention d'un enfant soit seulement une mesure de dernier ressort et qu’elle soit la plus courte possible. S'il y a un doute sur l'âge, les jeunes doivent être considérés comme étant des enfants;

d) De garantir que les enfants, lorsqu’ils sont accusés d’avoir commis des infractions terroristes, soient détenus dans des conditions adéquates compte tenu de leur âge et de leur vulnérabilité;

e) D'informer les parents ou les proches du lieu où l'enfant est détenu et d'autoriser les communications avec le détenu;

f) De fournir une aide juridique adéquate, gratuite et indépendante à tous les enfants;

g) De garantir l'examen périodique et impartial de la détention des enfants;

h) De faire en sorte que les enfants détenus aient accès à un mécanisme de plainte indépendant. Les informations faisant état de traitements cruels, inhumains ou dégradants commis sur des enfants devraient donner lieu à des enquêtes impartiales;

cocuk lara ozgur.jpgi) De mettre en place des programmes d'enseignement et des activités de loisirs ainsi que des mesures en vue de la réinsertion sociale de tous les enfants détenus;

j) De donner à toutes les personnes qui travaillent dans les services de la justice pour mineurs une formation concernant la Convention relative aux droits de l'enfant et ses Protocoles facultatifs, les autres instruments internationaux pertinents et l'Observation générale no 10 (2007) du Comité relative à l'administration de la justice pour mineurs.

06/01/2010

DES MILITANTS DE GAUCHE LYNCHES PAR LES LOUPS GRIS

Lynchages en série contre les militants de gauche en Turquie

Le 16 défasism.jpgcembre dernier, trois étudiants de gauche de l’Association de la jeunesse (Gençlik Dernegi) menant campagne pour la fermeture de la base américaine d’Incirlik (sud de la Turquie) ont été arrêtés à Edirne en Thrace (nord-ouest de la Turquie ) pour « propagande en faveur du DHKP-C ». Le 27 décembre, un groupe de 15 étudiants andrinopolitains et la mère d’un des trois étudiants arrêtés, ont été lynchés par près d’un millier de personnes alors que la poignée de manifestants collectait paisiblement des signatures pour la libération des trois étudiants.

Cette fois encore, les agresseurs avaient été mobilisés et encadrés par des policiers et des agents en civil, ce que confirment les témoins oculaires et les nombreux documents vidéo. Pendant leurs séances de ratonnades anticommunistes, les lyncheurs ont hurlé des slogans anti-kurdes et anti-PKK tels que : « A Edirne, il n’y a pas de place aux traîtres » et « A bas le PKK » alors que ni ces étudiants, ni leur campagne anti-impérialiste n’avaient de rapport avec la cause nationale kurde.

Et une fois de plus, les lyncheurs ont pu rentrer chez eux sans être inquiétés par les autorités tandis que deux des victimes ont été incarcérées en vertu du mot magique de « propagande en faveur du DHKP-C ».

Loin de se laisser décourager devant la folie furieuse des manifestants d’extrême droite, 150 membres du Front populaire (Halk Cephesi) répartis dans trois autocars, ont quitté Istanbul le 3 janvier pour organiser un rassemblement sur la place centrale de la ville d’Edirne.

A quelques kilomètres de la cité thracienne, les lyncheurs ont bloqué l’autoroute pour empêcher les manifestants d’entrer à Edirne. Puis, aidés par les forces de « sécurité », ils ont violemment agressé les membres du Front populaire. Au lieu de disperser les agresseurs, la police s’en est ainsi prise aux occupants des autocars en les matraquant et en les aspergeant de gaz lacrymogènes. On compte plusieurs blessés parmi des manifestants pris en étau par la police et les fascistes.

Le même jour, les activistes du Front populaire ont été lynchés dans les provinces orientales d’Erzincan et de Kars alors qu’ils faisaient signer la même pétition réclamant la fermeture de la base militaire américaine d’Incirlik. Là aussi, même scénario : des provocateurs qui attisent la haine de la population contre une poignée de militants pacifistes puis des scènes de lynchage, des blessés et des arrestations parmi les victimes.

Ces crimes fascistes sont loin d’être anodins en Turquie. Les quelques exemples historiques suivants permettent de constater que ces explosions de haine souvent très meurtrières ne sont pas des « réactions citoyennes spontanées » comme veulent le faire croire les autorités et la presse de droite.

Les 6 et 7 septembre 1955, les minorités juives, grecques et arméniennes d’Istanbul ont subi deux « nuits de cristal » par des hordes racistes. La veille, les édifices qui devaient être pris pour cible avaient été marqués à la peinture rouge. Bilan : des milliers de maisons, d’églises, de synagogues, de commerces saccagés, pillés et l’exode massif vers l’étranger des minorités prises pour cible. Les autorités turques avaient alors tenus les communistes pour responsables de ces pogromes alors que ce fut l’attentat commis par des agents de liaison de l’ambassade turque en Grèce contre la maison d’Atatürk à Salonique qui mit le feu aux poudres (source : révélations du général Sabri Yirmibesoglu, secrétaire général du Conseil national de sécurité - MGK - de 1988 à 1990).

Le 19 février 1969, les policiers turcs assistés par des militants islamistes proaméricains lynchent des manifestants de gauche qui protestaient contre la présence de la 6e flotte américaine dans le Bosphore. Les lynchages fascistes font deux morts et plus de 200 blessés parmi les manifestants de gauche.

Le 24 décembre 1978, les Loups Gris organisent un pogrome anti-alévi (communauté religieuse syncrétique d’inspiration chiite prônant un Islam humaniste) et anti-communiste à Kahramanmaras (sud de la Turquie ). Les maisons des victimes avaient été marquées la veille. Les Loups Gris massacreront ainsi 111 personnes, femmes, enfants et vieillards pour la plupart, à coups de hache, au couteau, avec des fusils ... Tout avait commencé le 19 décembre 1978 avec le lancement d’une bombe dans un cinéma fréquenté par des fascistes. L’auteur de l’attentat, Ökkes Kenger (qui changea ensuite son nom de famille en Sendiller par peur de représailles) lui-même un fasciste du Parti d’action nationaliste (MHP), avait imputé la responsabilité de l’attentat aux communistes pour susciter un soulèvement d’extrême droite dans la ville contre la minorité alévie.

Le 2 juillet 1993, les intellectuels alévis et de gauche subissent un lynchage islamo-fasciste à Sivas qui se solde par l’incendie de leur hôtel. Bilan : 37 morts.

Rien que ces cinq dernières années, on dénombre près de 40 actes de lynchage (source : Birgün, édition électronique du 5 janvier 2010) visant principalement les manifestants pro-kurdes, les quartiers kurdes et les militants de la gauche turque.

Chaque fois que ce type de violences éclate, les regards se tournent systématiquement vers le Commandement des forces spéciales de l’armée et son Conseil d’examen de la mobilisation (Seferberlik Tetkik Kurulu), appelé également « Département de guerre spéciale » (Özel Harp Dairesi), une structure secrète de l’armée turque créée par la CIA et l’OTAN durant la guerre froide et destinée à mener la guerre psychologique et militaire contre « l’ennemi intérieur » par la mobilisation de la population à partir d’actes de sabotage et de provocation.

Les inquiétudes autour de l’existence de cette boîte noire de « l’Etat profond » ont refait surface ces derniers jours après que la justice civile ait ordonné des perquisitions dans la « chambre cosmique » du Commandement des forces spéciales sur base dDINCILER VE IRKCILAR.jpge soupçons de complot d’assassinat par des militaires contre le vice-premier ministre Bülent Arinç. C’est d’ailleurs la première fois dans l’histoire de la Turquie qu’une pareille enquête vise le QG des opérations secrètes qui ont ensanglanté la Turquie ces soixante dernières années.

Entre-temps, le calme n’est toujours pas revenu en Thrace : les 150 manifestants stambouliotes sont bloqués depuis dimanche dans une station d’essence non loin d’Edirne. Leurs avocats dépêchés sur les lieux ont rencontré le gouverneur de la ville hier pour que ce dernier débloque la situation et permette aux manifestants de voyager et de manifester librement mais celui-ci s’est montré peu coopérant.

Au même moment, les lyncheurs fascistes, ouvertement assistés par la police et les services secrets, guettent la moindre occasion pour semer la terreur et verser le sang de ceux qui pensent autrement.

02/01/2010

NOUS SOMMES TOUS COUPABLES, ARRETEZ-NOUS!

23 responsables kurdes inculpés et menottés à Diyarbakir

BDP kelepce.jpgA Diyarbakir, 23 personnes dont 13 Maires ont été écroués à la suite des rafles policières visant les anciens et nouveaux maires des villes kurdes. Le mouvements de protestation des élus du Parti pour la Paix et la Démocratie et de la population continuent à l'heure actuelle. Cette opération menée sous l'égide d'Ankara, ayant donné son aval, et centrée sur Diyarbakir, s'est déroulée conjointement dans plus de 11 villes kurdes, aboutissant à l'arrestation de plus de 80 personnes, dont 35 ont été menottées et déférées au parquet de Diyarbakir.

Après plus de 24 heures d'interrogatoire, 23 ont été écroués :

  • Hatip Dicle, Co-Président du Congrès de la Société Démocratique et ancien député du DEP incarcéré pendant plus de 10 ans
  • Ali Simsek, adjoint au maire de Diyarbakir (métropole)
  • Nejdet Atalay, Maire de Batman
  • Abdullah Demirbas, Maire de Sur
  • Zülküf Karatekin, Maire de Kayapinar
  • Ferhan Türk, Maire de Kiziltepe
  • Aydin Budak, Maire de Cizre
  • Etem Sahin, Maire de Suruç
  • Leyla Güven, Maire de Viransehir, Membre du Congrès des autorités locales du Conseil de l'Europe Maître BDP.jpg
  • Maître Firat Anli, Président région du DTP de Diyarbakir et ancien Maire de Yenisehir
  • Emrullah Cin, ancien Maire de Viransehir
  • Hüseyin Kalkan, ancien Maire de Batman
  • Abdullah Akengin, ancien Maire de Dicle
  • Nadir Bingöl, ancien Maire d'Ergani
  • Yasar Sari, Président Général du DISKI(organisme gérant les eaux et canalisations de Diyarbakir)
  • Maître Muharrem Erbey, Vice Président de IHD (Association des Droits de l'Homme) et Président de l'antenne régional de Diyarbakir
  • Fethi Süvari, Coordinateur du quotidien « Diyarbakir Yerel Gündem 21 »
  • Cebrail Kurt, membre du BDP
  • Ramazan Debe, Homme politique
  • Abbas Çelik, Dirigeant de l'association Göç-Der (aide aux victimes déplacées)
  • Kazim Kurt, Ahmet Makas et Takibe Turgay


Nous sommes tous coupables, arrêtez-nous!

Après l'annonce du réquisitoire du procureur demandant le placement en détention des prévenus, une foule de plusieurs milliers de personnes, comprenant notamment tous les maires et députés kurdes, s'est réunie devant le palais de justice de Diyarbakir. Encerclés par les panzers de la police les manifestants parmi lesquels des députés, des maires, le Président et des dirigeants du BDP ont entamé un sit-in de protestation.

Selahattin Demirtas, député de Diyarbakir, a déclaré « libérez nos camarades ou bien arrêtez-nous tous! ». Pour lui, « l'AKP cherche à reprendre par la voie de la justice tous les lieux qu'il a perdu dans les urnes. Si ces élections ont été remportées de manière légitime par le peuple de Diyarbakir, chacun doit être respectueux de ce choix. Ce peuple continuera de soutenir ses représentants. Il n'est pas nécessaire d'y aller par quatre chemins. Alors, vous devez nous arrêtez, s'il y a un délit, il a été commis par nous tous, la loi doit s'imposer à tous de la même manière ».

Lors d'une déclaration commune  Emine Ayna, co-Présidente du parti dissout, le DTP, les députés Selahattin Demirtas, Gültan Kisanak, Sevahir Bayindir, Ayla Akat Ata, Ibrahim Binici, Özdal Üçer, le Président du BDP ,  Demir Çelik, et le Maire de Diyarbakir Osman Baydemir ont annoncé « nous avons commis les mêmes délits, alors arrêtez nous ».

Osman Baydemir, Maire de Diyarbakir, a précisé « l'une des questions posées au Directeur de notre DISKI est la suivante : pourquoi avez-vous endommagé les infrastructures de l'organisme du développement des habitations (lié au cabinet du premier ministre)? Il a été arrêté pour cela. S'il y a un dommage, j'en suis aussi responsable. Je suis là. Arrêtez-moi. J'ai commis exactement les mêmes « méfaits » que Necdet Atalay et que tous les autres. Soit vous nous arrêtez tous, soit vous arrêtez tous les hommes politiques kurdes intègres, ou bien vous les relâchez tous. Nous n'accepterons pas d'être déshonorés de la sorte. 9 mois se sont écoulés depuis les élections. Et depuis 9 mois cette ville n'a pas pu se stabiliser. Depuis 9 mois, on ne peut plus rien produire. Il y a une rafle tous les 10 jours, une par mois et aujourd'hui c'est mon Directeur général que l'on arrête. Demain ce sera mon Secrétaire général. Aujourd'hui c'était mon premier adjoint, demain ce sera un autre. Nous dissons « stop » à cette politique. Ou bien, arrêtez-nous tous, allez-y nous attendons. Prenez-la ville, dirigez la! ».

Et Baydemir de continuer « la justice est le fondement de la propriété » (devise de la justice turque). Si la justice n'est pas consacrée, la propriété et le bien être en pâtirons. Et jusqu'à ce que justice soit faite, nous ce qui se trouvent sur cette place mettons notre vie en veille. Nous nous asseyons et nous attendons. Ou bien ils seront libérés, ou bien nous serons embastillés ». (Kurdish Info, 26 décembre 2009)

23/12/2009

TURQUIE-OTTOMANE: RETOUR A SES RACINES

La diplomatie turque à la mode ottomane

Ahmet Davutoglu marque une pause, respire un bon coup, puis se lance dans l'un de ses exercices préférés. Devant un parterre d'auditeurs triés sur le volet, l'invité exceptionnel de l'académie diplomatique internationale de Paris, énumère la bonne dizaine de pays dans lesquels il s'est rendu durant les quinze jours précédents. A l'issue de l'exercice, le ministre turc des affaires étrangères cache mal sa jubilation.

Pas besoin d'être un as en géographie pour comprendre le message. La Turquie, membre de l'Otan depuis
1952, l'alliée indéfectible durant la guerre froide, qui définissait sa politique en fonction des intérêts occidentaux, regarde de plus en plus vers l'Est: la Russie, l'Asie centrale, le Caucase et le Proche-Orient.

Sommes-nous pour autant en train de «perdre la Turquie», ainsi que certains le suggèrent à Washington et à Paris? Troublée par la politique américaine dans la région, dépitée par les rebuffades de l'Union européenne, la Turquie privilégierait désormais le monde arabe et musulman, au premier rang desquels ses bien peu fréquentables vOTTOMANE.jpgoisins syriens, iraniens et même libyens, ainsi que la Russie et le Caucase.

Une nouvelle impulsion dès 1998

Ce n'est pas
2002, l'arrivée au pouvoir du gouvernement du parti de la Justice et du développement (AKP), musulman-conservateur, qui marque le tournant de la politique étrangère turque. Mais 1998, avec le Premier ministre de l'époque Bulent Ecevit, un laïc social-démocrate, et Ismaïl Cem, un Turc d'origine juive, aux commandes des affaires étrangères. Cette année-là, une énorme brèche s'ouvre dans la mentalité d'assiégés qui a longtemps déterminé les orientations turques. La Syrie vient d'expulser l'ennemi numéro 1 d'Ankara, Abdullah Ocalan, le chef du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) ouvrant ainsi la voie à la normalisation entre les deux Etats. Un an plus tard, en 1999, s'esquisse le rapprochement turco-grec après que deux violents séismes ont frappé les deux pays, créant pont de solidarité entre les deux peuples. Et puis la même année, l'Union européenne reconnaît la «vocation européenne» de la Turquie.

Comme ce fut le cas pour les réformes en matière de démocratie et de Droits de l'Homme, le mouvement est donc lancé avant l'arrivée au pouvoir de l'AKP. De la même façon, le gouvernement de Tayyip Erdogan l'amplifie et l'étend. «Plus qu'un véritable dessein, plus qu'un supposé projet établi à l'avance par l'AKP, la nouvelle politique étrangère de la Turquie est avant tout une affaire de conjoncture», explique l'éditorialiste turc et fils de diplomate Semih Idiz. «La Turquie ne tourne pas le dos à l'Ouest, ce sont plutôt les nouvelles réalités de l'après-guerre froide et de la politique américaine dans la région, l'attitude de la Russie et la démocratisation de la Turquie qui modifient la donne», explique Soli Ozel, non sans un certain sens de la litote. Car lorsque ce chroniqueur turc dit «démocratisation de la Turquie», il signifie surtout «affaiblissement du pouvoir des militaires».

L'armée turque a en effet longtemps considéré la politique étrangère comme son «domaine réservé». D'où son positionnement fermé et défensif, hérité de la guerre froide, vis-à-vis des pays voisins hostiles à cette Turquie, alliée des Etats-Unis et d'Israël. «Les Arabes? on ne peut pas leur faire confiance!», me confiait crûment un général turc à la retraite, dans les années 90. Or depuis une dizaine d'années, sous la pression européenne, l'Etat-major a dû réduire son champ de manœuvres. Il reste influent mais n'a plus l'exclusivité de la politique étrangère, laquelle, plus volontariste, porte désormais aussi la signature des civils.

La Turquie d'abord

Le premier d'entre eux se nomme, justement, Ahmet Davutoglu, l'homme à l'agenda voyageur. Universitaire, il fut,OTTOMANES.jpg dès 2002, le conseiller diplomatique très écouté des Gül (ancien ministre des affaires étrangères et actuel président turc) et Erdogan. Nommé ministre des affaires étrangères en mai dernier, Davutoglu est perçu comme l'artisan du renouveau diplomatique turc qu'il définit lui-même comme celui «de la conciliation et de la paix». Sa ligne — «profondeur stratégique» et «zéro problème» avec les voisins des anciennes marches de l'Empire — lui vaut parfois l'étiquette de «néo-ottoman», même s'il la réfute.

«Ahmet Davutoglu est un musulman pratiquant, avec ce mélange de romantisme, de moralisme et de souci de la justice que présentent parfois certains croyants, explique Beril Dedeoglu, universitaire spécialiste des relations internationales à l'université francophone de Galatasaray. Il a donc, comme au temps de l'Empire ottoman, l'envie d'étendre l'influence régionale de la Turquie aux autres pays musulmans. Mais ce n'est pas une démarche impérialiste, l'idée c'est d'être le grand frère pour la région, un peu comme votre président Nicolas Sarkozy aimerait que la France le soit pour l'Union européenne!»

Puisque les intérêts vitaux de l'Occident ne sont plus en danger ainsi qu'ils le furent pendant la guerre froide, le gouvernement turc, avec l'Etat-major militaire, n'hésitent désormais plus à faire passer les intérêts du pays avant ceux de Washington. On l'a vu dès 2003 lorsque le parlement d'Ankara s'est opposé à ce que l'armée américaine utilise le territoire turc pour envahir l'Irak. Ou en initiant un rapprochement avec l'Iran - le récent refus de nouvelles sanctions contre Téhéran lors d'un vote récent à l'AEIA (Agence internationale de l'énergie atomique). Une action délicate à gérer pour Washington.

Tigres d'Anatolie et nouveaux moujiks russes

Condamner Ankara, c'est se priver d'un canal; fermer les yeux, c'est risquer l'incompréhension de l'opinion publique alors que Barack Obama tente de créer un front uni contre l'Iran. De même du durcissement turc à l'égard de son allié israélien. Le Premier ministre turc est en train de voler à l'ennemi perse l'exclusivité de la critique vis-à-vis d'Israël, et de gagner... la popularité arabe qui va avec. Ce qui n'est pas nécessairement négatif pour la coopération américano-turque dans la région.

Les intérêts propres à la Turquie sont d'abord économiques. Le pays a terriblement souffert du boycott occidental de l'Irak, quoiqu'il l'ait allègrement détourné. Ankara a été confrontée à une immigration irakienne importante et coûteuse pour sa stabilité et son image. Une intervention occidentale en Iran sonnerait comme un «Irak bis». Et il suffit de compter le nombre d'hommes d'affaires turcs qui accompagnent en voyage le Premier ministre Tayyip Erdogan pour comprendre que les intérêts économiques priment sur la fabrication de la politique étrangère. Ainsi en Iran, le mois dernier. Ou encore en Russie: «Côté fricotage d'affaires, les nouveaux tigres d'Anatolie, comme on surnomme les nouveaux entrepreneurs turcs, proches du gouvernement AKP, doivent se sentir tout à fait à l'aise avec les nouveaux moujiks russes», commente un observateur qui connait bien les deux pays.

«La stabilité par l'économie», vantée par Ahmet Davutoglu qui nourrit le projet «d'une intégration» économique de la Turquie avec les pays de la région, évoque un autre ministre des Affaires étrangères, israélien cette fois. Nous étions au lendemain des Accords israélo-palestiniens d'Oslo, il y a seize ans: Shimon Peres rêvait tout haut de constituer... un grand marché économique au Proche-Orient.

Pas de solution au problème kurde sans l'Iran, l'Irak et la Syrie

Autre intérêt propre à la Turquie, la question kurde, omniprésente. Car la Turquie veut liquider le PKK, inscrit par l'Union européenne sur la liste des organisations terroristes. Elle doit donc obtenir l'accord de Téhéran et de Damas qui gardent la main sur le mouvement séparatiste et comptent également des minorités kurdes. Trouver une solution au «problème kurde», c'est garantir la stabilité de la région. Et c'est d'ailleurs en Irak que la diplomatie de Davutoglu connaît on seul véritable succès à ce jour. Tant sur le plan des affaires économiques que politiques, tant avec Bagdad qu'avec le Kurdistan irakien.

Les autorités turques se sont en effet longtemps inquiétées de ce que l'autonomie de cette région kurde, au nord de l'Irak, alimente un peu plus encore les ambitions séparatistes des quelque 15 millions de Kurdes de Turquie. C'est dire l'habileté dont Ankara a su faire preuve, ces trois ou quatre dernières années, en coopérant aussi bien avec Bagdad qu'avec Erbil, pour y remporter de nombreux contrats ou permettre aux entreprises occidentales d'en conclure, par son intermédiaire.

Un bric-à-brac d'initiatives

Pour le reste, Ankara n'a pas encore fait la preuve de l'efficacité réelle de sa diplomatie. Sa médiation entre la Syrie et Israël n'a pas donné de résultats, ce qui explique entre autres l'amertume colérique de Tayyip Erdogan à l'égard des dirigeants de Tel-Aviv. De même l'indulgence turque à l'égard de l'Iran est loin de s'être traduite par un assouplissement des positions de Mahmoud Ahmadinejad. En bref, beaucoup de discours, ce qui n'est pas rien dans une région où les mots comptent mais beaucoup de gesticulations aussi, une sorte de bric-à-brac d'initiatives et de contacts en coulisses.

«Le savoir faire turc semble cependant ici encore se limiter à des initiatives de socialisation, dont l'impact stabilisateur ne doit pas être minimisé mais qui ne débouchent pas à ce jour sur des solutions politiques aux conflits régionaux», résumait déjà Ozgün Ozcer, un jeune assistant chercheur de l'IFRI, fin 2008. Il y eut bien en octobre dernier la signature des Protocoles entre l'Arménie et la Turquie mais il faudra qu'ils soient entérinés par les deux Parlements et que le problème du Haut-Karabagh soit résolu, au moins partiellement, pour qu'on puisse vraiment parler de succès diplomatique.

L'Europe, toujours une priorité

«N'exagérons pas la puissance régionale de la Turquie, suggère Beril Dedeoglu. Etre dans le G20, dans le conseil de sécurité des Nations Unies, et au Conseil de l'Europe est bien plus important pour nous! Et la question qui taraude Davutoglu c'est celle de l'intégration à l'Union européenne, je n'ai aucun doute là-dessus même s'il met en avant ses avancées sur d'autres terrains!», poursuit-elle.

D'ailleurs, le gouvernement turc est inquiet de la nomination du Belge Herman Van Rompuy, un adversaire déclaré de l'adhésion turque, à la tête de l'Union européenne. Le nouveau ministre turc chargé des Affaires européennes Egemen Bagis présentait au début du mois la nouvelle stratégie du gouvernement pour accélérer le processus d'adhésion, avec pour seul et mince espoir la bienveillance de la présidence espagnole de l'Union européenne à partir du 1er janvier 2010.

Et Ahmet Davutoglu n'avait peut-être pas tout à fait bien pesé les effets de son activisme sur les Européens. Soucieux de pacifier la région et de restaurer la fierté nationale mise à mal par Bruxelles, le ministre turc des Affaires étrangères veut montrer que la Turquie joue dans la cour des grands, comme l'Allemagne ou la France et qu'à ce titre l'Union européenne, et Paris au premier rang, ne peut plus la traiter par-dessus la jambe. Quitte à contrarier ou concurrencer certaines ambitions diplomatiques françaises, en Syrie notamment.

Or, du côté européen, c'est le nouveau flirt poussé de la Turquie avec des régimes islamistes ou dictatoriaux qui mobilise presque toute l'attention et n'est pas loin de produire l'effet inverse: il inquiète. Ce qui conduit le politologue turc Ali Kazincigil à tirer la sonnette d'alarme:

Que des considérations religieuses, ethniques ou linguistiques facilitent dans un premier temps le rapprochement entre la Turquie et ces pays peut se comprendre, mais à condition qu'elles ne se perpétuent pas au détriment des principes universels séculiers que tout Etat se doit de respecter et de défendre. Si cette contradiction n'est pas surmontée, ses relations avec l'Union européenne risquent de connaitre de sérieux problèmes. (2009)

 
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