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09/02/2010

DEPUIS 14 DECEMBRE 2009, 12 000 TRAVAILLEURS ET 1 300 FAMILLES CAMPENT A ANKARA, CAPITALE DE LA TURQUIE.

12 000 travailleurs et 1300 Familles montent sur Ankara

tekel 1.jpgEn grève depuis la mi-décembre, 12 000 travailleurs de l’entreprise publique de Tekel et 1 300 familles qui campent dans le parc municipal d’Ankara

Le 14 décembre 2009, des milliers d’ouvriers des entreprises de Tekel de douzaines de villes en Turquie ont quitté leurs maisons et leurs familles pour monter sur Ankara. Ces ouvriers ont fait ce voyage pour lutter contre les horribles conditions auxquelles les contraint l’ordre capitaliste. Cette lutte exemplaire qui dure depuis près de deux mois à présent est portée par l’idée d’une grève permettant à tous les ouvriers d’y participer. Ce faisant, les ouvriers de Tekel ont commencé à mettre en œuvre et à être porteur d’un mouvement pour l’ensemble de la classe ouvrière dans tout le pays.

Entreprise Public
Chaque jour, en Turquie, 20 millions de fumeurs consomment au total 15 millions de paquets de cigarettes. L’an dernier, la Turquie a produit 135 milliards de cigarettes, dont 108 milliards étaient destinées au marché national. L’entreprise publique Tekel détient depuis des décennies le monopole sur la production et la distribution du tabac et de l’alcool en Turquie. En 2008, l’état a vendu la production à British American Tobacco

Les cigarettes de l’entreprise publique turque n’auront plus jamais le même goût

Sit-in, marches de protestation, grève de la faim. Cela fait presque deux mois à présent que les travailleurs de Tekel luttent pour sauver leur emploi. Après avoir vendu en 2008 la production de tabac à British American Tobacco, l’AKP, le gouvernement islamiste conservateur du premier ministre Erdogan prévoit pour 2010 la fermeture de tous les magasins Tekel restant. 12 000 travailleurs sont donc menacés soit de perdre leur emploi soit de se retrouver avec un contrat mi-temps. Mais la proposition d’un programme de onze mois de chômage temporaire avec une sérieuse perte de salaire et de droits sociaux a été rejetée massivement par les travailleurs.

Depuis la mi-décembre, 12 000 travailleurs et 1 300 famille campent dans le parc municipal de la capitale Ankara. Chaque jour, ils se réunissent devant le siège du syndicat, Türk-Is, proche du gouvernement. La solidarité parmi la population est grande. Les membres des partis de gauche s’organisent afin de préparer chaque matin un petit-déjeuner pour les grévistes. Les femmes leur apportent du thé et du pain frais…

Les protestations des travailleurs de Tekel sont devenues un symbole pour une grande partie de la population touchée par la politique néolibérale du gouvernement. Pompiers, cheminots et autres fonctionnaires ont organisé à leur tour des grèves de solidarité. Jeudi 14 janvier, des milliers de travailleurs, parmi lesquels de nombreuses femmes, ont organisé un sit-in autour du quartier général du syndicat Türk-Is à Kizilay, le plus grand quartier d’affaires d’Ankara, ainsi transformé en un gigantesque camp ouvrier.

 

 

 

    17 Janvier 2010,  80 000 manifestants ont marchés sur Ankara

 

Mais le plus important s’est passé dimanche 17 janvier. Ce jour-là environ 80 000 personnes venues des quatre coins du pays se sont rassemblées dans la capitale Ankara. « Grève générale - Résistance générale » était le principal slogan de la manifestation appelée par la Confédération syndicale Türk-Is, à laquelle le syndicat des travailleurs du tabac Tek Gida est également affilié.   

Les présidents des syndicats de gauche KESK et DISK, qui avaient également mobilisé pour cette manifestation, ont appelé à une grève générale commune. Mais Mustafa Kumlu, le président de la Türk-Is, s’y est opposé.     Kumlu est également l’un des fondateurs du parti islamo-conservateur AKP et confident du président Abdullah Gül. « Les travailleurs de Tekel entameront comme prévu une grève de la faim dès lundi », a-t-il déclaré. Il n’a cependant pas parlé d’étendre la grève à d’autres secteurs. Son discours terminé, des travailleurs de Tekel furieux  venus de Diyarbakir et Batman, villes à majorité kurde, ont envahi le podium. « Vous devez à présent choisir ou nous, les travailleurs de Tekel, ou Mustafa Kumlu », ont-ils crié en s’adressant aux leaders syndicaux.     Lors de cette manifestation étaient également présents de nombreux étudiants, membres des organisations socialistes et du parti kémaliste d’opposition. Bon nombre de participants avaient emporté des citrons, devenus depuis les nombreuses charges policières contre les travailleurs de Tekel symbole de l’opposition à la violence policière. L’acidité de ce fruit protège, en effet, des gaz lacrymogènes

 

Le conflit « turco-kurde »

La grève chamboule les projets nationalistes.

Au début des protestations, les travailleurs de Tekel scandaient le slogan nationaliste « Notre Turquie bien-aimée, notre combat ». Mais ce slogan est à présent remplacé par « La fraternité des peuples, tel est notre combat ». C’est là un grand pas, d’autant plus que la moitié des travailleurs de Tekel sont originaires des territoires kurdes. Sur une banderole devant le bâtiment du syndicat, les noms de villes kurdes comme Diyarbakir et Mus côtoient ceux de villes de l’ouest de la Turquie comme Izmir et Istanbul. Plusieurs travailleurs osent porter sans crainte le foulard kurde traditionnel à motifs blancs et noirs, qu’utilisaient les guérilleros dans les montagnes. Il est parfois arrivé, dans l’ouest de la Turquie, que les personnes qui portaient le foulard kurde se fassent lyncher.

Le premier président du syndicat Tek Gida-Is faisait autrefois partie d’un mouvement kurde. Son successeur est originaire de Diyarbakir, la capitale officieuse du Kurdistan turc et s’exprime avec un accent kurde prononcé. Il explique que les travailleurs de Tekel et des représentants du Parti de la Liberté et de la Démocratie, un parti de gauche kurde, ont rendu une visite au parlement. « Notre lutte commune a triomphé du chauvinisme », a-t-il déclaré. Un travailleur originaire de la région de la Mer Noire, qui appartient à la minorité Laz, explique : « Notre lutte commune est la seule véritable ouverture démocratique en Turquie. », faisant allusion à l’ouverture démocratique promise par le gouvernement turc il y a un an déjà mais qui se fait toujours attendre.

« Ou tous ou personne ! Ou tout ou rien ! Seul on ne peut rien. Qu’on porte un fusil ou des chaînes ! Ou tous ou personne. Tout ou rien. » Un slogan inlassablement scandé par les manifestants. C’est Bertolt Brecht qui aurait été content.

 

Pour les nombreux travailleurs jusqu’ici influencés par le climat fortement anti-communiste en Turquie, il s’agit d’une expérience complètement nouvelle. « Je mets un terme à 22 ans d’activité politique », a déclaré un travailleur de la région de la Mer Noire, qui autrefois faisait partie de l’organisation fasciste Les Loups gris. « Ne me traitez plus jamais de nationaliste », a-t-il ajouté. « Je suis à présent communiste.

 

 

Faut-il faire confiance dans les dirigeants syndicaux de Turk-Is

 

La lutte entre les ouvriers de Tekel et les syndicats du Türk-Is a marqué les jours suivants cette date jusqu’au Nouvel An. De fait, même au début de la grève, les ouvriers n’avaient pas confiance dans les dirigeants syndicaux. De chaque ville, ils avaient envoyé dans toutes les négociations deux ouvriers avec les syndicalistes. Le but était de faire en sorte que tous soient informés de ce qui se passait réellement. A la fois Tek Gida-Is et Türk-Is, ainsi que le gouvernement, attendaient que les grévistes renoncent au bout de quelques jours face à la fois au froid glacial de l’hiver d’Ankara, à la répression policière et aux difficultés matérielles. Évidemment, les portes de l’immeuble du Türk-Is furent immédiatement fermées un court moment pour empêcher les ouvriers d’y pénétrer. Contre cela, ces derniers réclamèrent avec succès que les femmes puissent se reposer dans l’immeuble et utiliser ses toilettes. Les ouvriers n’avaient pas l’intention de repartir. Un sérieux soutien leur fut apporté par la classe ouvrière d’Ankara et surtout par des étudiants des couches prolétariennes devant les difficultés matérielles. Une partie peut-être réduite mais néanmoins significative de la classe ouvrière d’Ankara se mobilisa pour accueillir les ouvriers chez eux. Au lieu de renoncer et de repartir, les ouvriers de Tekel se rassemblèrent chaque jour dans la petite rue en face de l’immeuble du Türk-Is, et commencèrent à discuter de comment faire avancer leur lutte.

Il ne fallut pas longtemps pour réaliser que la seule solution pour dépasser leur isolement était d’étendre leur lutte au reste de la classe ouvrière. 

Cette lutte est toujours en cours, et nous pensons qu’il n’est pas encore temps d’en tirer toutes les leçons. Avec l’idée d’une grève de la faim et d’un jeûne total poussée en avant d’un côté, et de l’autre celle d’un comité de grève mis en œuvre par les ouvriers qui ne trouvent pas adaptée la grève de la faim pour la lutte et veulent au contraire l’étendre, avec les bureaucrates du Türk-Is qui font partie de l’Etat d’un côté et de l’autre les ouvriers qui veulent une grève générale, il est difficile de prévoir ce qui attend cette lutte, où elle ira, quels résultats elle obtiendra. Ceci étant dit, nous devons mettre l’accent sur le fait que, quelle qu’en soit l’issue, l’attitude remarquable des ouvriers de Tekel laissera des leçons inestimables pour toute la classe ouvrière.

 

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