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12/10/2009

LA VOIE ETROITE DES KURDES ENTRE IRAK ET TURQUIE

La voie étroite des Kurdes entre Irak et Turquie - Laure Marchand

 

Retranchéazadi.jpg dans sa forteresse de Qandil, dans le nord de l’Irak, le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), en lutte contre la Turquie, ne rend pas les armes. Dans la plaine d’Erbil, les checkpoints gardés par les peshmergas et les portraits de Massoud Barzani, le président de la région autonome kurde en Irak, se succèdent avec la régularité d’un métronome. Passé un premier col, la voie se rétrécit et plonge dans les canyons ocre. On ne croise plus guère qu’une mule chargée de fagots, un troupeau de chèvres, des maisonnettes en terre battue. Nouvelle guérite. Cette fois-ci, un drapeau rouge frappé d’une étoile verte claque au vent. L’étendard du PKK signale l’entrée de la zone contrôlée par la rébellion kurde. Impossible de rater l’immense portrait du leader Abdullah Ocalan, emprisonné à vie sur une île turque, incrusté sur le flanc de la montagne. Environ 4 000 combattants de l’organisation rebelle kurde de Turquie seraient retranchés dans les reliefs escarpés des monts Qandil, en alerte permanente pour contrer toute incursion ou bombardement de l’armée turque. Le PKK ne baisse pas la garde, malgré l’annonce par Ankara d’un «plan de paix» pour mettre fin au conflit qui a fait plus de 40 000 victimes, majoritairement kurdes, en vingt-cinq ans.

Fin juillet, le gouvernement de Recep Tayyip Erdogan s’est engagé à répondre aux revendications des 12 millions de Kurdes de Turquie. Dans la forteresse de Qandil, la démarche est perçue comme une première avancée positive. Largement insuffisante, néanmoins, pour rendre les armes. Murat Karayilan, le chef militaire, reçoit dans l’un des campements de fortune, cachés dans les bois. Sous les branchages, un réchaud, des chaises en plastique, une télé, une parabole plantée dans les herbes. De jeunes Kurdes, filles et garçons, kalachnikov en bandoulière, sont en faction sur les talus. «Nous sommes très clairs : il est temps d’emprunter une voie politique et pacifique, c’est la seule solution. En vingt-cinq ans, les Turcs ont essayé toutes les options militaires, sans succès, juge-t-il, mains croisées sur un embonpoint débonnaire. Pour la première fois, ils ont cessé de nier l’existence du problème kurde et se sont engagés à le régler, ce changement constitue indéniablement un progrès.»

Mais l’absence de propositions suscite la suspicion. «La marge de manœuvre devient chaque jour plus étroite. En lieu et place d’avancées concrètes, la Turquie se borne à énumérer ce qu’elle ne fera pas» , résume Murat Karayilan. La liste est longue : «Pas d’amnistie pour les rebelles, pas de négociation avec le PKK, pas d’enseignement de la langue kurde dans les écoles, pas d’autonomie pour la région kurde, pas de reconnaissance du peuple kurde dans la constitution turque, pas d’arrêt des opérations militaires…» La fin de non-recevoir concerne, peu ou prou, l’ensemble des revendications contenues dans la «feuille de route» d’Abdullah Ocalan. En revanche, l’état-major turc a juré de poursuivre «les opérations jusqu’à la mort du dernier terroriste». Presque chaque jour, des accrochages dans les montagnes turques allongent la liste des «martyrs» de chaque côté. Et, mardi, le parlement turc a prolongé d’un an l’autorisation accordée à l’armée de frapper les bases du PKK dans le nord de l’Irak.

Réformes culturelles
Quelques réformes culturelles ont bien été annoncées. Comme le projet de libéraliser l’usage de la langue kurde sur les chaînes de télévision et de radio ou celui de redonner leur nom d’origine aux villages turquifiés. «C’est de la poudre aux yeux, juge Mehmet, 44 ans. Nous avons déjà douze chaînes sur le satellite, il va falloir en faire plus.» Engagé dans la guérilla dès 1978, il est redescendu de la montagne en 2006, côté irakien, avec une jambe en moins, mais avec «les idées intactes». Comme lui, reconverti dans le civil comme contremaître sur des chantiers de construction, au moins 3 000 vétérans du PKK sont installés au Kurdistan irakien, bénéficiant de la bienveillance des autorités, à défaut de poukurtler ve tc.jpgvoir retourner en Turquie. «La nuit, mon village me rend visite dans mes rêves» , soupire Umit, 35 ans, dont près de la moitié donnée à «la lutte», et cheveux gris avant l’heure. Pour cet ancien commandant, qui tient aujourd’hui une petite bijouterie, «l’ouverture actuelle n’existerait pas si nous n’avions pas lutté. À l’école, l’instituteur me battait parce que je parlais kurde. Mais je ne connaissais pas d’autres langues.» Derrière le comptoir encombré de bagues et de boucles d’oreilles, les réflexes de stratège reprennent vite l’avantage : «Comme pour les Russes lors de la campagne de Napoléon, le temps et la patience jouent en la faveur de notre peuple. Erdogan veut peser au Moyen-Orient. Il est obligé de résoudre le problème kurde pour atteindre son but.»

Carrefour stratégique
Les dynamiques régionales en cours poussent les différents acteurs à éteindre ce foyer d’instabilité au carrefour de l’Iran, de la Syrie, de la Turquie et de l’Irak. À Bagdad, le président irakien, Jalal Talabani, engagé dans un processus de rapprochement avec Ankara, presse le PKK de déposer les armes. Les intérêts américains se déclinent, eux, en trois volets : géopolitique, militaire et énergétique. «Les États-Unis souhaitent renforcer l’alliance turco-irakienne pour contrebalancer l’influence de l’Iran» , estime Murat Karayilan. Dans la perspective du départ de ses troupes d’Irak, fin 2011, Washington envisage notamment un retrait par la Turquie, via le Kurdistan. Le pétrole et le gaz irakien, en partie acheminés sur la rive turque de la Méditerranée, suivent le même parcours. Le couloir énergétique turc, également emprunté par l’oléoduc Bakou-Tbilissi-Ceyhan et le futur gazoduc Nabucco, doit donc être sécurisé. Tout en fournissant des renseignements à l’armée turque sur les positions du PKK à Qandil, les États-Unis accentuent la pression sur Ankara pour qu’il ouvre des négociations. Au cours de sa visite en Turquie, en avril, le président Obama avait rencontré Ahmet Türk, le chef du parti kurde légal (DTP), envoyant un signal très clair à son allié turc. Enfin, Massoud Barzani, le président de la région kurde en Irak, a tout à gagner dans la résolution du conflit. Mais le Kurdistan est tiraillé entre son soutien à ses frères du PKK et sa nouvelle politique de bon voisinage avec la Turquie, qui lui permet de consolider son statut de quasi-État indépendant.

En 2007, sous la pression turque, les autorités kurdes d’Irak ont fermé les bureaux du Parti pour une solution démocratique au Kurdistan (PCDK), la vitrine locale de la rébellion des Kurdes de Turquie. Un centre de renseignement tripartite - irakien, turc et américain - pour empêcher les attaques du PKK depuis l’Irak devrait être installé à Erbil. Officiellement, la guérilla n’est donc plus la bienvenue. La zone de Qandil montre une réalité plus nuancée. Le Kurdistan y envoie les instituteurs. L’organisation rebelle se charge de faire la police lorsqu’un problème surgit dans l’un des 100 villages sous son contrôle. Un dispensaire, tenu par des volontaires, assure soins et consultations à la population locale. Et, en juillet dernier, des bureaux de vote avaient été placés à l’entrée de la zone pour permettre aux habitants de participer aux élections législatives organisées dans la province kurde d’Irak. «Nous l’avons toujours dit, nous n’avons pas créé le PKK, il s’agit d’une organisation indépendante politiquement avec qui la Turquie doit dialoguer», tranche Fouad Hussein, le secrétaire général de la présidence du Kurdistan.

«Chercher à liquider le PKK ne mènera à rien, affirme Mehmet. Une autre organisation verra le jour, nos enfants sont prêts à prendre la relève.» À Qandil, au bout d’un chemin de terre, 197 tombes, tournées vers le Levant, remplissent déjà le nouveau cimetière. Dans un cadre jaune, vert et rouge, les couleurs du Kurdistan, une photo des derniers «martyrs» a été apposée sur chaque stèle. La plupart avaient tout juste 20 ans. Le 23 septembre, le PKK a prolongé une trêve unilatérale. «La suite dépendra des signaux envoyés par la Turquie, avertit Murat Karayilan. Si elle joue le jeu dangereux de donner la priorité à son plan militaire, au détriment de l’option politique, nos troupes sont prêtes à riposter.»

Laure Marchand, Le Figaro, 07 octobre 2009

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